La torture du rêve européen

Hors de question que je rentre au Bled.

Je veux vivre le rêve Européen, parler en Allemand, rencontrer chaque weekend des gens différents, aller à des expositions, tomber 10 fois amoureuse, faire la fête quand je veux, travailler et vivre seule, être anonyme, marcher la nuit dans la rue.

J’irais en fin de semaine à la montagne ou à la forêt. J’irais boire un verre sur une terrasse, je prendrais un vol EasyJet pour Barcelone ou Prague. J’aurais une vie tranquille…

Je ne verrais le soleil que 5 mois dans l’année. Je ne me sentirais jamais chez moi. Arrivée avec deux valises, je me sentirais toujours en transit. Je parlerais mal la langue et je n’arriverais rien à faire seule. J’aurais au début quelques amis qui ne comprendraient pas mon mal du pays. Je leur parlerais du désordre et du soleil qui me manquent. Je rencontrerais des gens qui m’aiment bien parce que je parle bien français et anglais, parce que ma « maghrébitude » est tolérable. Ils me demanderaient si je sais danser du ventre, ils me demanderaient encore plus de fois si je suis « française », parce que ma peau est claire et que je ne porte pas le voile. Ils me parleraient de fallafel et de humus, de leur voyage à Marrakesh ou Sharm El Sheikh, parce que arabe…

Je rentrerais au Bled des semaines ici et là pour les vacances. On me ferait remarquer que maintenant je parle comme une gawriya. Je ne comprendrais plus vraiment les préoccupations de certains amis. Quelle bague pour le mariage? Quel traiteur? Maman me laisse pas faire ci, Papa me laisse pas faire ça. Je reverrais certains cousins pour fêter une union ou pleurer une mort. Je rencontrerais leurs enfants pour la première fois.
Je me remplirais le ventre de couscous, de mro9, de thé, de gâteaux. J’irais me baigner en Octobre comme les touristes qui pensent que 24 degrés c’est l’été. Je retrouverais ma chambre d’adolescente et réessayerais des vieux habits à moi. Je feuillèterais un album photo et déclarerais ensuite avec les larmes aux yeux, « le temps passe vite… ».

De retour en Europe, je détesterais tout et tout le monde pendant une semaine.
Je paierais mes taxes, j’aurais deux plantes et deux chats et une carte d’assurance maladie. Je commencerais à m’établir sans jamais m’installer. J’aurais un travail correct et je gagnerais assez pour vivre mais pas pour économiser. Au travail personne ne connaitrait un de mes cousins au 6ème degrés.
Le sentiment d’être étudiante à vie me hanterait. Je commencerait à énumérer les choses qu’il me faudrait pour me sentir à la maison: une voiture, un tapis, au moins un membre de ma famille, deux amis qui parlent arabe – mais pas des moyen orientaux, à la limites des Libanais- de la bonne nourriture tout le temps au frigo, du linge bien repassé, du soleil, radio El Bahdja, une douchette dans les toilettes, le bruit du Adhan.

Je me demanderais une énième fois si je devrais partir ou rester. Je rencontrerais des amis maghrébins aussi qui essaieraient de m’en dissuader. Ils citeraient les embouteillages, la saleté, le manque de respect et d’intimité, la corruption, les inégalités sociales, le sexisme, le manque de sécurité, le harcèlement sexuel, les instabilités politiques. Je passerais une aprèm avec eux dans une expo sur les gangs de Harlem des années 40. J’irais ensuite manger dans un restaurant vietnamien puis siroter une bière au bord du canal. Au sport, je me changerais dans des vestiaires mixtes. Sur les berges du lac, je verrais des familles entières bronzer nue. Je sortirais le soir et trouverais des travesties, des couples héteros, des couples homos, des groupes de filles dans le métro.
Je regretterais d’avoir pensé à claquer la porte au nez de l’Europe.
Je rentrerais à la maison. Je skyperais mes parents, mes grand parents. Ils me diraient que je leur manque, me demanderaient de rentrer. Je refuserais catégoriquement.

Hors de question que je rentre au Bled.

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