Carnet de voyage: Bab el Oued

"Pourquoi nous? 100% Zkara fi elli fezdou le Bled" Photo par inconnu (on cherche l'auteur)

Bab el Oued, Genoxy, Brahim

(Photos en bas du texte by Mess in Maghreb)
À suivre, reportage photo de Mustapha Sellali.

Brahim, tu voulais devenir footballeur.
Venant d’une famille nombreuse, tu as du abandonner ton ballon pour aller travailler.
Avec l’argent que tu as gagné tu as aidé beaucoup de gens,
comme ce cordonnier malien qui avait peu de moyens.
Tu t’es acheté à toi un walkman,
et la musique t’as amené à Paco, le seul gars de ton quartier qui s’y connaissait.
Ensemble vous avez commencé à écouter du rap français,
vous avez réalisé que pour les rimes aussi vous étiez doués.
En une année tu as appris à parler français grâce à Paco qui t’as initié.
Il n’est jamais allé en France mais il regardait la Télé et lisait.
Fils de journaliste, on l’a souvent traité de gosse de riche.
Il maitrisait la langue, à la place de s’énerver il a préféré partager.
« Le français, ça m’a ouvert les portes de la connaissance.
Brahim faisait des erreurs et je le rectifiais,
ça me faisait plaisir de trouver d’autres jeunes qui voulaient rapper. »
Elli y khaf y ti7 jamais yerkeb,
Tu t’en fous de te ridiculiser avec un mauvais français,
le plus important pour toi c’est d’essayer.
Vous gagnez rien avec le rap et pour pas faire les mendiants vous avez déjà dealé.
Même si vous auriez aimé éviter, il y avait trop pression dans ce quartier qu’il était impossible de quitter.
Le terrorisme vous y a enchaînés.
Tu m’a pas caché que comme beaucoup d’autres tu as essayé de t’évader.
Tu as voulu prendre le large mais tu t’es fait chopper.
Heureusement c’était avant qu’on commence à foutre en prison ceux qu’on attrape la nuit au port.
Vous m’avez fait découvrir votre quartier, Richelieu.
Le cinéma en ruine rue de la Blanchère, la maison de jeune transformée en centre de désintox.
Des centres de loisirs abandonnés comme vous.
Pour passer le temps, même boire un verre est devenu impossible.
« il n’y a rien à faire pour les jeunes ici.
Dans tout Bab el Oued il n’y a pas un seul dépôt d’alcool,
pas une boite de nuit, pas un bar.
Avant on buvait à l’aise, maintenant les jeunes se droguent à l’héro ou avec des cachets.
T’as remarqué qu’il y a tous les jours des feux d’artifices?
On célèbre rien, on a juste besoin de voir un peu de couleur et d’écouter du bruit.
On a commencé à faire des graffitis pour partager notre espoir.
On est assoiffé de culture. »
J’ai rencontré les membres et fondateurs de Genoxy en 2014, à la fin de l’année,
dans le cadre d’une interview qui n’a jamais été publiée.
Depuis le temps Brahim, t’as fait un accident,
Tu t’en es bien sortir mais t’y as laissé tes tympans.
Une oreille est sourde et l’autre aussi de temps en temps…
Mais t’abandonnes jamais, tu n’es pas un lâcheur.
Tu as failli perdre la vie tellement de fois,
on dirait que Dieu te garde avec nous parce qu’il a besoin de toi,
pour transmettre ta passion et ta détermination.
Mais tu m’avoues que c’est pas facile d’être une source d’inspiration.
Quand les jeunes voient qu’on prend pas au sérieux votre art
et que vous n’êtes pas traités à votre juste valeur,
c’est difficile de les convaincre de ne pas baisser les bras.
Comme tu l’as souligné, ta génération et la leur ne se comprennent pas.
Vous avez tous vécu une guerre dont eux ne se souviennent pas.
« Bab el oued c’est une culture: nos gestes, nos actions,
notre façon de parler. C’était aussi un coin de l’enfer dans les années 90.
Il y avait des terro et des Keuffs de partout.
J’ai vu de la cervelle et j’ai survécu à deux bombes.
J’ai vu des corps déchiquetés,
J’ai assisté à une scène d’égorgement à Berraki.
Je transportais des jerricans d’eau quand deux barbus sont sortis d’une Merco.
Ils ont sorti un militaire de la malle, ont lu le Coran et l’on décapité. »
T’étais à peine adolescent,
tu regardais un homme mourir et tu pouvais rien dire.
À Médéa, tu as trouvé toute une famille pendue.
Et les têtes solitaires que tu as vu à Ouled Fayet,
n’ont pas suffit à te faire perdre la tienne.
« Je remercie la sère-mi d’avoir fait de moi qui je suis.
L’espoir ça existe, faut croire, continuer à avancer.
C’est pas que du rap, c’est le souffle d’un vécu, un temps mort qui redonne la vie. » Genoxy

 

 

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